Un art inuit canadien avant-gardiste

Quand, au milieu du siècle dernier, j’ai décidé de partir, seul, à la rencontre des Esquimaux polaires du nord du Groenland – les célèbres 302 Inughuit – il aurait été impossible de convaincre quiconque en France que je partais à la découverte d’une « civilisation ». Je n’étais qu’un jeune universitaire atypique qui, pour des raisons obscures, s’intéressait à des « sauvages » du Pôle, fossiles de l’histoire.

Pourtant, dans le même temps, un petit groupe d’artistes, d’intellectuels visionnaires – parmi lesquels André Breton, Marcel Griaule et Claude Lévi-Strauss – venaient de découvrir qu’il existait un art primitif prestigieux. De retour en France, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, ils allaient confirmer un phénomène de mode qui, on le sait, devait inspirer tous les grands créateurs de la modernité artistique mondiale : Picasso, Matisse…

En ce qui me concerne, revenant de Thulé (nord du Groenland), je décidais, à l’automne 1951, fasciné par la singulière culture inuit dont j’avais partagé la vie, dévastée sous mes yeux par l’impérialisme américain avec une base d’avions porteurs de bombes nucléaires, de dénoncer globalement l’Occident destructeur en fondant, avec mon livre vengeur Les Derniers Rois de Thulé, la collection Terre Humaine, où a été également publié le livre de mon ami Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, ces deux ouvrages contribuant à décentrer le regard de l’Occidental.

Mais il aura fallu, on le sait, presque encore un demi siècle pour que soit créé en France un musée des arts premiers, au Quai Branly, qui allait enfin illustrer qu’il existait bien une « pensée sauvage ».

Toutefois, seules les œuvres d’un lointain passé, et cela de l’avis quasi unanime de mes collègues – ethnologues, en particulier – sont présentées dans ce musée, comme un hommage exclusivement posthume à des sociétés arctiques jugées, parce que métissées, à jamais disparues.

C’est donc pourquoi la magnifique collection du médecin/cardiologue Claude Baud, rassemblée dans son musée de Douai, a une prodigieuse valeur avant-gardiste qui ouvre l’avenir. Cet art d’artistes qui ne sont pas passés par nos écoles des Beaux-Arts, plonge dans un patrimoine plurimillénaire et, miracle, est étonnamment créatif. Il est des pièces exceptionnelles qui comptent parmi les grandes œuvres du XXe siècle. Je songe notamment au « Grand Corbeau » (1988) de Johanasie Illauq (né en 1949, Clyde River). Il aurait pu figurer dans les galeries du Pavillon des Sessions du Louvre, inaugurées en 2000 par l’heureuse volonté de Jacques Chirac, et consacrées aux peuples premiers, pour les honorer à l’égal des œuvres d’art classique ou antique. Jacques Chirac m’a fait l’honneur de me consulter, en son temps, alors qu’il était Maire de Paris, sur cette volonté qui était la sienne et qui avait fait l’objet de l’opposition initiale de Pierre Rosenberg, Président-Directeur du Louvre. Je lui ai dit que je lui apportais mon appui le plus complet et il m’a répondu : - « Je tiens à vous dire que nous sommes bien seuls et que j’ai affaire à une très forte opposition de la Direction du Louvre et des spécialistes. »

Cette collection de sculptures et d’estampes est la preuve incontestable que le peuple inuit, ici représenté par des artistes nord canadiens de Nunavut et de Nunavik – Inuit qui me sont si chers et que j’ai connus personnellement, pour plusieurs d’entre eux, dans les années 1960 lors de mes missions solitaires – n’est pas dépossédé de lui-même et qu’il n’a rien perdu de son génie créateur.

Il ne s’agit nullement, en effet, de la part des artistes qui ont conçu ces œuvres, de copies plus ou moins bonnes d’un passé héroïque, mais de véritables créations originales, à part entière, du XXIe siècle. Elles sont l’expression d’un patrimoine immatériel et d’un imaginaire de la matière, qui plongent dans une puissante vision animiste de sociétés au lointain passé hybride.

Pour moi qui me mobilise, à la fin de ma vie, à convaincre avec l’UNESCO, les quatre gouvernements de tutelle des Inuit, avec l’Académie Polaire d’État à Saint-Pétersbourg, l’UPI (Uummaanaq Polar Institute, Groenland), le Centre d’Études Arctiques (EHESS-CNRS) à Paris, la Tribune des Peuples Premiers sous l’égide de la ville du Mans, de favoriser par tous les moyens et sur tous les plans, l’éveil d’une élite de créateurs qui, après avoir assimilé le meilleur de nos valeurs occidentales, prennent profondément conscience de leurs propres valeurs, cette collection est un symbole inestimable et d’une rare force créative superbement innovatrice. L’Uummannaq Polar Institute (UPI) que j’ai l’honneur de présider au Groenland et qui est dirigé par Ann Andreasen et le grand explorateur Ole Jorgen Hammeken, vient de donner, lui aussi, la preuve de sa puissance inventive, dans la réalisation d’un remarquable film, Le voyage d’Inuk dont tous les acteurs sont et parlent groenlandais.

C’est la preuve qu’un jour, ne manquera pas de surgir dans le nord Canadien, au Groenland, dans le nord Sibérien ou en Alaska, quelque grand génie inuit, qui honorera cette civilisation plurimillénaire à l’histoire héroïque, tout comme, avant eux, un Shakespeare a honoré l’Angleterre, un Johann Sebastian Bach, l’Allemagne ou un Molière, la France.

Jean Malaurie Paris, le 05 mai 2010

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